lundi 1 décembre 2008
L'éthique bancale, eux
Je trouvais ça quand même très gonflé de sa part. L'un de ses fantômes se tenait juste à côté de moi. Il ne disait rien, il la regardait, simplement. Il la regardait me parler, sans pour autant jamais jeter un oeil vers moi. Comportement classique des fantômes. Ils ne s'intéressent qu'à ceux qui les ont engendrés, un peu comme un enfant avec sa mère. A la différence qu'un enfant finit par grandir, et par délier ce lien. Les fantômes, eux, ne vivent jamais par eux-mêmes.
Elle était donc venue là , avec son fantôme du moment, et avait sans doute cru que je ne le verrai pas. Pour un premier rendez-vous, c'était quand même risqué. On parlait comme ça depuis une heure. Je faisais semblant de rien. Comme si je n'avais pas remarqué son fantôme qui la regardait. Je ne décelai rien chez elle qui pu m'indiquer si elle avait conscience de l'avoir amené là .
"Je vais pisser", je lui dis. Le fantôme m'accompagne. Etrange, j'aurais plutôt imaginé qu'il serait resté attablé, à la regarder fouiller dans son sac, triturer son portable, boire son thé à petites gorgées en serrant sa tasse pour réchauffer ses mains glacées. Une quantité infinie de gestes anodins qui l'avaient rendu si amoureux fût un temps.
Il ne dit rien, il regarde en l'air pendant que je me lave les mains. Je suis un occidental propre et éduqué en ce qui concerne l'hygiène. Et puis vous savez, les cacahuètes dans les bars, elles sont pleines de la pisse des autres. J'ai vu ça à la télé une fois. On m'en a parlé aussi. Je m'étais dit qu'il y avait sans doute moins de chances que j'en meure qu'en mangeant des pommes de terre aux pesticides, engrais et fertilisants.
Voilà , je remonte les escaliers, il est à côté de moi, il suit précisément mon rythme. Je la vois quelques tables plus loin. Je ne l'avais pas encore vue de cette distance. Au plus nous nous étions trouvés à un mètre l'un de l'autre, sans pour autant avoir été à moins de cinquante centimètres. Il faut être précis, ce sont des choses qui comptent. Mais pour le moment, c'est surtout son fantôme qui m'intrigue. Pourquoi l'avait-elle amené ? Pourquoi à ce rendez-vous précisément ? J'imaginais qu'elle ressentait encore de la culpabilité. Et si ça n'avait pas été moi, face à elle, aurait-elle amenée un autre de ses fantômes ? Ou peut-être pas de fantôme du tout ?
Je m'assieds, cette fois à côté d'elle. "J'ai envie", je lui dis. Elle répond qu'elle n'est pas contre, en souriant. Il n'y a plus de place sur la banquette alors son fantôme nous fait face. Je commande un autre verre de vin. Dans la continuité du mouvement de mon bras, retombant doucement après avoir interpellé le serveur, je glisse ma main sur la sienne. Elle me sourit encore. Son fantôme devient un peu plus transparent. Il était temps, je me dis.
par benjamin, 12:14 dans Bazar